Léa Darnay Publié le 11 février 2026 dans l’Humanité

Lors des négociations annuelles obligatoires, les patrons ont de plus en plus tendance à refuser les hausses générales de salaires, préférant opter pour des augmentations individuelles qui fracturent les collectifs de travail. En face, la colère sociale gagne du terrain.
Les piquets de grève se multiplient aux quatre coins de l’Hexagone depuis la fin de l’année 2025. À Clermont-Ferrand, les salariés de Michelin ont déclenché une grève illimitée face au « 0 % » proposé par la direction. Chez KFC, après quatre ans sans la moindre augmentation salariale, des débrayages massifs se sont mis en place. Partout, les intersyndicales s’organisent : Crédit agricole, Veolia, Thales, etc.
À l’origine de cette montée de tension, les négociations annuelles obligatoires (NAO), ouvertes depuis septembre 2025. Le Centre études et data du Groupe Alpha a analysé les accords déjà conclus pour 2026 et disponibles début janvier sur la base Légifrance. Sur 1 285 accords salariaux, 800 ont été jugés « exploitables », couvrant environ 430 000 salariés d’entreprises de toutes tailles et de tous secteurs.
44 % des entreprises ne prévoient aucune augmentation du salaire de base
Premier constat : si le nombre d’accords signés augmente par rapport à la même période 2023 et 2024, les hausses de salaires, elles, reculent nettement. 44 % des entreprises ne prévoient aucune augmentation du salaire de base, contre 33 % l’an dernier.
Autrement dit, près d’un salarié sur deux est exclu de toute hausse pérenne. « C’est l’austérité dans le public et dans le privé, c’est la même stratégie, d’une gravité sans nom. Nos vies se détériorent avec un risque énorme de récession », alerte Thomas Vacheron, secrétaire confédéral de la CGT.
Chez Michelin, où les salariés sont en grève illimitée, « la direction est arrivée avec sa proposition qu’elle n’a pas voulu négocier derrière. Ça fait plusieurs années que le dialogue social est rompu », témoigne Romain Baciak, secrétaire général de la CGT Michelin. Pourtant, en 2025, le fabricant de pneumatiques a versé à ses actionnaires plus de 1,6 milliard d’euros sous forme de dividendes et de rachats d’actions. Cela représente 87 % du résultat net 2024.
Les budgets d’augmentation fondent, passés en général de 4,6 % en 2023 à 1,73 % en 2026. Trois années consécutives de baisse. Les hausses de cette année dépassent l’inflation, mais ne suffisent pas à rattraper le manque à gagner des années précédentes : seules 30 % des pertes de 2022-2023 ont été compensées. « Concrètement, les salariés n’ont pas retrouvé leur niveau de vie d’avant le Covid », reprend Thomas Vacheron.
À l’image du Crédit agricole, où une grève historique a été lancée fin janvier avec des débrayages dans au moins 35 des 39 caisses régionales de la banque aux 78 000 salariés. « L’année dernière, on avait eu une augmentation de 0,6 % et on nous propose seulement 0,5 % cette année en nous renvoyant pour le reste vers des négociations individuelles dans les caisses locales », peste Geoffrey Vizot, secrétaire du syndicat SUDcam.
« On remplace l’augmentation générale des salaires par des miettes au mérite »
Les négociations individuelles ont en effet explosé au détriment des augmentations générales. Pour la première fois, elles sont à la fois plus fréquentes et plus élevées. « Cela traduit une priorité donnée à la performance individuelle et à la correction des écarts de rémunération en lien avec la transparence salariale et le tassement des salaires, et contribue en partie à la baisse des budgets totaux d’augmentation », note le rapport. « Ce sont souvent les mêmes salariés qui bénéficient des hausses, déplore le syndicaliste du Crédit agricole. On n’a pas notre mot à dire sur qui en bénéficie. »
En l’espace de quatre ans, la proportion d’entreprises accordant des hausses générales à leurs salariés non cadres s’est effondrée de plus de 20 points, passant de 85 % à seulement 62 %. Dans le même temps, la part des hausses individuelles grimpait de 38 % à 65 %.
Même logique chez les cadres : 70 % d’augmentations individuelles aujourd’hui, contre 53 % en 2022. « On remplace l’augmentation générale des salaires par des miettes au mérite. Ça divise les salariés et ça renforce le pouvoir patronal », résume Thomas Vacheron.
Pour « compenser » l’absence d’augmentation pérenne, les directions multiplient les mesures dites « périphériques » : primes, jours de congé, dispositifs de qualité de vie au travail. Sur 800 accords, 353 contiennent seulement ce type de mesures.
Celles concernant la complémentaire santé ont par ailleurs explosé. 15 % des accords l’abordent en 2026, plus du double de l’an dernier. Dans 60 % des cas, l’employeur augmente sa prise en charge ; ailleurs, les organismes sont mis en concurrence ou les contrats renégociés.
La Sécurité sociale affiche moins de 5 % de frais de gestion, contre plus de 20 % pour les mutuelles et assurances privées. « Alors qu’on vient de fêter les 80 ans de la Sécu, qui permet de socialiser une partie de l’économie et de la mettre à l’abri du marché et des requins du privé, ils provoquent des phénomènes d’accoutumance et de substitution à notre Sécurité sociale, qui n’a plus les moyens de soigner, déplore l’élu CGT. On substitue des primes ou de l’assurantiel au salaire brut. Or, ce sont les cotisations qui financent la Sécurité sociale. »
La nécessité du rapport de force
Face à cette mécanique, « la mobilisation paie, assure Thomas Vacheron. La CGT conseille de s’organiser en syndicat, de construire des revendications et de se mobiliser par la grève. Ça fonctionne, regardez Secan ! » À Gennevilliers, plus de 90 % des 200 salariés de cette entreprise de l’aéronautique ont tenu dix-sept jours de grève. La direction proposait 1 %, les salariés réclamaient 6,5 %. Au total, 95 % de la production était bloquée.
Sous-traitant de Dassault, Safran et Thales, l’entreprise a vu ses clients s’inquiéter et les chaînes menacées de rupture. « Ils ont tenté de nous balader avec des primes conditionnelles. On a tenu, raconte Frédéric Hease, secrétaire général CGT. Résultat, on a obtenu 160 euros brut mensuels pour tout le monde, en fixe, quel que soit le salaire, et 80 % des jours de grève payés. »
« La question du droit du travail y compris sur les salaires est très méconnue, souligne encore Thomas Vacheron, qui annonce le lancement prochain d’une campagne pour des augmentations salariales dans les entreprises. Même s’il n’a pas de clause de revoyure, tout salarié peut faire une demande à la direction. Il faut que tout le monde le sache : quand il y a du rapport de force, on peut gagner des choses. »

